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Burnout et stress

Tâches inachevées : pourquoi le travail continue dans notre tête le soir

Publié le par Alice Kazantzidis 13 min de lecture

Sommaire

Une idée circule partout : une tâche interrompue resterait mieux gravée dans la mémoire qu'une tâche terminée. Elle vient d'une thèse soutenue à Berlin en 1927. Or une étude parue en 2025, qui rassemble toutes les recherches disponibles sur le sujet, ne retrouve pas cet avantage de mémoire. Elle retrouve en revanche autre chose, de moins connu : ce qui n'est pas fini continue de nous tirer vers lui, et l'on a envie d'y revenir. C'est beaucoup plus utile à savoir si vous relisez un message à 22 h ou passez le dimanche à ressasser un dossier. Pour relâcher cette traction, il ne faut pas forcément finir. Il peut suffire de décider quand et comment on reprendra. Cela tient en 2 lignes écrites avant de fermer l'ordinateur.

22 h, et le dossier est toujours là

Vous avez fermé l'ordinateur à 18 h 30. Vous avez dîné, rangé, vous vous êtes assis. Pourtant, depuis 20 minutes, votre tête refait la conversation de demain avec le client, ou reprend le paragraphe du rapport que vous n'avez pas su tourner. Ce n'est pas encore de l'angoisse. Simplement, le dossier ne s'est pas refermé au moment où la porte du bureau, elle, se refermait.

On range souvent cette expérience sous le nom d'effet Zeigarnik : l'idée qu'une tâche interrompue reste plus présente à l'esprit qu'une tâche menée jusqu'au bout. Sous cette forme générale, on le cite partout : dans les méthodes d'organisation, dans les formations à la gestion du temps, dans les articles sur la charge mentale. Il mérite pourtant d'être regardé de plus près. Ce que la recherche confirme n'est pas tout à fait ce que l'on en raconte, et cela se révèle nettement plus utile.

Ce que Bluma Zeigarnik a observé en 1927

Bluma Zeigarnik était une jeune psychologue de l'école de Berlin. Elle y préparait sa thèse sous la direction de Kurt Lewin, l'une des figures du courant de la Gestalt. Ce courant de la psychologie allemande s'intéressait à la façon dont l'esprit organise ce qu'il vit en ensembles complets (Gestalt veut dire « forme » en allemand). L'expérience de Zeigarnik, publiée en 1927 dans la revue Psychologische Forschung, était simple. Elle confiait à des participants une série de petites tâches, puis elle en interrompait une partie avant qu'ils aient fini. Ensuite, elle leur demandait ce qu'ils avaient fait. Les participants se souvenaient mieux des tâches interrompues que de celles qu'ils avaient pu terminer.

L'histoire qui accompagne l'expérience est devenue plus célèbre qu'elle. Lewin aurait remarqué, dans un café, qu'un serveur retenait sans effort les commandes pas encore payées, puis les oubliait sitôt l'addition réglée. Cette scène fait partie du récit, pas de l'expérience elle-même. Une anecdote peut expliquer d'où vient une idée, mais elle ne démontre rien. En 2020, le psychologue Colin MacLeod a retracé tout cela dans la revue Memory and Cognition. Il y décrit la vie de Zeigarnik, le contenu réel de sa thèse et ce qu'il reste aujourd'hui de son effet. Son article fait le même travail pour une autre chercheuse, Hedwig von Restorff, qui a soutenu sa propre thèse dans la même université quelques années plus tard.

Le problème, c'est que l'avantage de mémoire décrit par Zeigarnik s'est mal transporté ailleurs. En science, un résultat gagne en solidité quand d'autres chercheurs refont l'expérience et obtiennent des résultats comparables. Plusieurs équipes ont essayé, plus tard et dans d'autres lieux. Elles n'ont pas trouvé de différence significative entre tâches achevées et tâches interrompues, c'est-à-dire de différence assez nette pour que l'on puisse raisonnablement écarter le hasard. La tentative la plus fouillée est la thèse de doctorat de A. van Bergen, soutenue en 1968 à l'université d'Amsterdam sous le titre Task Interruption : elle reprenait l'étude d'origine point par point.

En 2025, Romain Ghibellini et Beat Meier, de l'université de Berne, ont fait le point dans la revue Humanities and Social Sciences Communications. Ils ont publié une méta-analyse, c'est-à-dire une étude qui rassemble les résultats de toutes les recherches disponibles sur une question pour en tirer une conclusion d'ensemble. Elle portait sur l'effet Zeigarnik et sur son cousin, l'effet Ovsiankina, qui désigne la tendance à reprendre une tâche interrompue. Il porte le nom de Maria Ovsiankina, qui travaillait dans le même laboratoire berlinois. Leur conclusion est nette. Quand on met toutes les études ensemble, les tâches inachevées ne sont pas mieux retenues que les autres. En revanche, on retrouve bien une tendance générale à reprendre une tâche interrompue dès qu'on en a l'occasion.

Les auteurs proposent une explication à cette fragilité. L'effet dépendrait beaucoup de la situation dans laquelle on le teste : l'autorité de la personne qui mène l'expérience, la pression ressentie pendant la tâche, l'implication du participant dans ce qu'il fait. Ces conditions étaient courantes dans les laboratoires des années 1920. Elles sont rares aujourd'hui. Autrement dit, l'effet Zeigarnik n'est pas une loi de la mémoire, qui vaudrait pour tout le monde et partout. Ce qui résiste à l'examen est autre chose, et c'est plus intéressant : une tâche laissée en plan continue de nous tirer vers elle.

Au travail, le résultat qui tient

Cette tendance à revenir vers ce qui n'est pas fini se mesure très bien en dehors du laboratoire. Elle concerne ce qui nous occupe l'esprit le soir, plutôt que ce dont nous nous souvenons.

En 2026, Johannes Wendsche, Oliver Weigelt et Christine Syrek ont publié une méta-analyse dans la revue Anxiety, Stress and Coping. Ils ont rassemblé les études qui mettent en relation 2 choses : les tâches professionnelles restées inachevées, et les pensées liées au travail pendant le temps libre. Pour comparer des personnes entre elles, ils avaient 17 groupes de participants (les chercheurs disent « échantillons »), soit 2 473 salariés au total. Ils avaient aussi 14 études qui suivaient les mêmes personnes jour après jour. Dans les deux cas, le lien va dans le même sens d'une étude à l'autre. Plus une journée se termine avec des tâches en suspens, plus le travail occupe la tête ensuite.

Ce lien n'a pas partout la même force. Il est plus fort quand on compare des personnes différentes que quand on compare les journées d'une même personne. Autrement dit, l'écart se voit surtout entre les personnes qui ont souvent du travail en suspens et celles qui en ont peu. D'un jour à l'autre, chez une même personne, il existe aussi, mais il est moins marqué. Enfin, le lien est le plus fort lorsque la pensée mesurée est une rumination chargée d'émotion.

Rumination ou réflexion ? Les chercheurs distinguent 2 façons de continuer à penser au travail. La rumination affective tourne autour d'un ressenti désagréable : elle revient sur la même scène et ne débouche sur rien. La réflexion orientée vers la résolution examine un problème et cherche une issue. Ce sont 2 activités mentales différentes, et elles n'ont pas les mêmes effets sur le sommeil et sur l'humeur.

Une autre étude a suivi des salariés jusqu'au week-end. Elle a été menée par Christine Syrek, Oliver Weigelt, Corinna Peifer et Conny Antoni, et publiée en 2017 dans le Journal of Occupational Health Psychology. Pendant 12 semaines, une soixantaine de salariés ont répondu à des questions chaque vendredi et chaque lundi. Plus la semaine se terminait avec des tâches inachevées, plus le sommeil du week-end était de mauvaise qualité. Les chercheurs ont aussi regardé par quel chemin passait ce lien. C'est la rumination chargée d'émotion qui servait de relais entre les deux. Les tâches en suspens allaient avec plus de rumination, qui allait elle-même avec un sommeil moins bon. La réflexion orientée vers la résolution, elle, ne jouait pas ce rôle.

Il faut lire ce résultat avec prudence. Les chercheurs ont observé ce qui se passait, sans rien modifier eux-mêmes : ce n'est pas une expérience. Cette étude ne prouve donc pas à elle seule que ce sont les tâches en suspens qui abîment le sommeil. D'autres facteurs peuvent peser sur les deux, par exemple une période difficile qui laisserait à la fois plus de travail en plan et des nuits plus agitées. Le tableau reste pourtant cohérent d'une étude à l'autre, et il correspond à ce que décrivent les personnes qui consultent.

Un samedi matin, un homme d'une cinquantaine d'années est couché les yeux grands ouverts, fixant le plafond, tandis que sa compagne dort à côté de lui.

Ce qui libère la tête n'est pas de finir, c'est d'avoir un plan

Voilà le résultat qui change quelque chose au quotidien. Spontanément, on suppose qu'un dossier ne cesse d'occuper l'esprit que lorsqu'il est bouclé. Ce n'est pas ce qu'ont observé E. J. Masicampo et Roy Baumeister dans une série d'expériences publiée en 2011 dans le Journal of Personality and Social Psychology.

Leur méthode se déroulait en 2 temps. D'abord, ils amenaient des participants à penser à un objectif qu'ils n'avaient pas encore atteint. Puis ils mesuraient ce que cet objectif faisait au reste de leur fonctionnement mental. Les effets étaient bien là. Pendant une lecture sans rapport, des pensées liées à l'objectif s'invitaient sans avoir été appelées. Les mots liés à l'objectif venaient plus facilement à l'esprit. Enfin, les résultats baissaient sur une autre tâche sans rapport : des anagrammes, où il faut retrouver un mot à partir de lettres mélangées.

Les auteurs ont ensuite ajouté une étape. Ils ont fait formuler à une partie des participants un plan précis pour l'objectif resté en suspens. Cela a suffi à faire disparaître les pensées envahissantes et les baisses de résultats, alors que l'objectif n'avait pas avancé d'un pas. Ce recul des perturbations allait de pair avec un plan pris au sérieux. Les personnes qui n'étaient déjà plus dérangées au moment du test sont aussi celles qui ont réellement exécuté leur plan par la suite.

Ce résultat demande la même prudence que le reste, et même un peu plus. D'abord, il vient d'expériences courtes, menées en laboratoire auprès d'étudiants ou en ligne auprès d'adultes recrutés sur internet. Ensuite, il vient du laboratoire de Roy Baumeister. Or l'idée la plus célèbre de ce laboratoire a mal résisté aux vérifications d'autres chercheurs. Cette idée, l'épuisement du contrôle de soi (ego depletion), veut qu'un premier effort pour se maîtriser rende le suivant plus difficile pendant un moment. En 2016, Martin Hagger, Nikos Chatzisarantis et leurs collaborateurs ont fait appliquer le même protocole, c'est-à-dire la même marche à suivre, par 23 laboratoires, avec 2 141 participants. Ils ont publié le résultat dans Perspectives on Psychological Science : l'effet était quasi nul. La fourchette de valeurs plausibles calculée par les chercheurs (l'intervalle de confiance) englobait zéro. On ne pouvait donc pas exclure que l'effet soit tout simplement inexistant.

Cette déconvenue ne concerne pas directement les expériences sur les plans. Elles portent sur autre chose, et elles n'ont pas été vérifiées de la même façon, par de nombreux laboratoires à la fois. Cet échec interdit seulement de faire du plan une recette garantie. En revanche, le résultat va dans le même sens que la recherche sur la récupération, c'est-à-dire sur la façon dont on se remet du travail pendant le temps libre. Il donne aussi une hypothèse de travail précise : ce n'est pas l'inachèvement qui pèse, c'est l'absence de décision sur la suite.

Dans une petite salle de test, une étudiante écrit un plan de 2 lignes sur une fiche, le visage détendu, à côté d'un livret de lecture qui l'attend.

Le détachement psychologique, ce qui se joue le soir

L'autre versant de la question a été étudié directement sous l'angle du repos. En 2007, dans le Journal of Occupational Health Psychology, Sabine Sonnentag et Charlotte Fritz ont proposé un questionnaire. Il distingue 4 expériences qui font la qualité d'une soirée ou d'un week-end. La première est le détachement psychologique. Viennent ensuite la relaxation, puis la maîtrise : faire quelque chose qui demande un peu d'effort et que l'on choisit, comme apprendre une langue. La dernière est le contrôle sur son temps : décider soi-même de ce que l'on en fait.

Qu'est-ce que le détachement psychologique ? C'est le fait de ne plus être mentalement occupé par son travail pendant le temps libre : ne pas y penser, ne pas le suivre à distance, ne pas le rejouer. Ce n'est pas la même chose que d'être en congé. On peut être chez soi, disponible en apparence, et ne s'être jamais détaché.

En 2017, Johannes Wendsche et Andrea Lohmann-Haislah ont publié une méta-analyse dans Frontiers in Psychology. Elle réunit 91 échantillons, soit 38 124 salariés. Les personnes qui se détachent davantage du travail disent ressentir moins d'épuisement, mieux dormir et se sentir mieux en général. Leur performance sur leurs tâches est aussi légèrement meilleure. Les effets sont de taille petite à moyenne : le lien est réel, mais le détachement n'explique qu'une partie des différences entre les personnes.

Cette méta-analyse apporte aussi 2 nuances, rarement reprises. D'abord, le stress peut se mesurer dans les réactions du corps (les indicateurs physiologiques), plutôt que par questionnaire. Avec ce stress mesuré par le corps, le lien moyen n'était pas significatif : il n'était pas assez net pour écarter le hasard. Le détachement s'observe donc surtout dans ce que les gens disent d'eux-mêmes. Ensuite, le lien avec la créativité, et avec les initiatives qui vont au-delà de ce que demande le poste, était significatif, mais négatif. Autrement dit, les personnes qui se détachent le plus sont en moyenne moins créatives et prennent moins ce genre d'initiatives. Cela suggère que le détachement a lui aussi son coût : l'esprit qui ne revient jamais sur le travail est aussi celui qui n'y trouve pas d'idées.

Reste une difficulté, que les chercheurs ont nommée. En 2018, dans la revue Research in Organizational Behavior, Sabine Sonnentag a décrit ce qu'elle appelle le paradoxe de la récupération. Ce qui nous aide à récupérer (se détacher, dormir, bouger) se dégrade précisément quand les contraintes du travail sont les plus fortes. C'est justement le moment où l'on en aurait le plus besoin. Si décrocher devient impossible en pleine surcharge, ce n'est donc pas un manque de volonté. C'est la façon habituelle dont la récupération fonctionne. C'est aussi un signal : la surcharge entame vos moyens de récupérer.

3 gestes avant de quitter le bureau

Ce qui précède oriente vers un geste précis, et pas vers une hygiène de vie générale. Voici 3 pistes, dans cet ordre.

  1. Écrire la suite, pas la liste. Avant de fermer, prenez les 2 ou 3 dossiers restés ouverts. Pour chacun, notez la prochaine action concrète, avec un moment et un lieu : « mardi 9 h, écrire le paragraphe sur les délais ». Une liste de choses à faire ne suffit pas : elle rappelle ce qui n'est pas fini, sans rien décider. C'est la décision qui referme le dossier.
  2. Fixer un geste de clôture. Toujours le même, court, dans le même ordre : relire le plan du lendemain, ranger le bureau ou fermer les onglets, dire une phrase de fin, par exemple « c'est fini pour aujourd'hui ». Une frontière tient mieux quand elle est marquée par un geste que quand elle repose sur une intention.
  3. Traiter les messages du soir comme une décision d'organisation. Lire un message à 22 h rouvre une tâche que vous ne pourrez pas traiter. Mieux vaut décider d'une plage horaire pendant laquelle vous ne consultez plus vos messages, et le dire à votre équipe, que de devoir résister chaque soir par un nouvel effort de volonté.

Ces gestes agissent sur la façon dont vous quittez le travail. Ils n'agissent pas sur la quantité de travail. Si les tâches restent inachevées parce que la charge est intenable, aucun rituel de fin de journée ne compensera. La fatigue continuera de s'accumuler. C'est alors le mécanisme décrit dans l'article sur le micro-burnout qui prend le relais : une dette de récupération qui se creuse sans bruit.

En fin de journée, un homme d'une soixantaine d'années, déjà en veste et écharpe, referme son ordinateur sur un bureau rangé, une fiche écrite pour le lendemain posée sur le couvercle.

En résumé

  • L'effet Zeigarnik, tel qu'on le cite, n'est pas une loi de la mémoire : les tentatives pour refaire l'expérience donnent des résultats inégaux, et une méta-analyse de 2025 (une synthèse des études disponibles) ne retrouve pas de meilleur souvenir des tâches inachevées.
  • Ce qui résiste à l'examen, c'est la tendance à revenir vers une tâche interrompue, et non le fait de mieux s'en souvenir.
  • Au travail, le lien entre tâches inachevées et pensées professionnelles pendant le temps libre se retrouve d'une étude à l'autre. Il est le plus net lorsque cette pensée est une rumination chargée d'émotion.
  • Une série d'expériences a observé que formuler un plan précis pour une tâche en suspens suffisait à faire cesser les pensées envahissantes, sans que la tâche ait avancé. Le résultat est encourageant, mais il vient d'expériences courtes, menées en laboratoire ou en ligne.
  • Se détacher du travail pendant le temps libre va de pair avec moins d'épuisement et un meilleur sommeil. Les effets restent modestes, et ce détachement a quelques contreparties.
  • Quand décrocher devient impossible en période de surcharge, cela relève du fonctionnement ordinaire de la récupération, pas d'un défaut de volonté.

Et si vous êtes concerné(e) ?

Quand le travail occupe les soirées depuis des mois, la question n'est plus seulement d'organisation. Elle touche à ce que vous vous autorisez à laisser en plan, et à ce que représenterait, pour vous, une journée qui se termine. C'est le genre de travail que je propose dans un accompagnement autour de l'équilibre entre vie professionnelle et personnelle, où l'on regarde à la fois les frontières concrètes et ce qui les rend difficiles à tenir.

Pour aller plus loin, vous pouvez lire Burn-out vs bore-out : comment les identifier et les surmonter, qui décrit les deux formes d'usure professionnelle, et L'épuisement professionnel chez le haut potentiel intellectuel, utile si votre pensée tourne vite et longtemps.

Le lendemain matin, la première chose que vous lirez sera la phrase que vous vous êtes écrite la veille ; c'est peut-être aussi ce qui aura tenu le dossier à distance pendant la soirée.

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