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Carrière et changement

Le 'Voyage du héros' comme cadre de réflexion pour une reconversion

Publié le par Alice Kazantzidis Mis à jour le 10 min de lecture

Sommaire

Cet article vous propose d'utiliser le voyage du héros, une trame de récit décrite par Joseph Campbell, comme guide pour traverser une reconversion professionnelle. Vous y trouverez les 3 étapes du parcours et des questions de réflexion pour chacune. Appliquées à une reconversion, ces étapes deviennent l'appel (le départ), la route des épreuves (l'initiation), puis la transformation et le retour. Vous verrez aussi ce que la psychologie des transitions ajoute à cette image : elle étudie la façon dont nous vivons les grands changements de vie. Enfin, l'article propose des pistes concrètes pour avancer.

S'engager dans un nouveau chapitre : le voyage du héros comme guide de reconversion

Changer de métier, quitter un poste sûr pour un projet, reprendre une formation à 40 ans : ces décisions sont exaltantes et intimidantes à la fois. Elles se prennent rarement d'un coup. Pour s'y retrouver, le « voyage du héros » peut servir de carte. C'est la trame de récit que Joseph Campbell, un spécialiste des mythes, a décrite en 1949 dans Le Héros aux mille et un visages. Ce n'est pas une théorie psychologique, c'est-à-dire pas une explication scientifique de notre fonctionnement. En revanche, il donne des noms aux phases d'une transformation. Il aide aussi à voir les obstacles d'une reconversion comme les étapes d'un parcours qui a un sens.

Qu'est-ce que le voyage du héros ? C'est une trame de récit décrite par Joseph Campbell en 1949. Le personnage principal quitte son monde familier (le départ). Il traverse des épreuves qui le transforment (l'initiation). Puis il revient avec quelque chose à transmettre (le retour). Campbell découpe ce parcours en 17 moments plus précis. On y trouve par exemple le refus de l'appel, quand le héros hésite à partir, et l'aide d'une figure protectrice, souvent appelée le mentor dans les adaptations modernes de ce récit.

Appliqué à une reconversion, ce voyage représente l'abandon d'un rôle familier, la confrontation à ses doutes, l'acquisition de nouvelles compétences, puis l'émergence d'un objectif renouvelé. Des chercheurs ont étudié ce parallèle. En 2023, Rogers, Gray et leurs collègues ont publié une série d'études sur le sujet. Leurs résultats suggèrent 2 choses. D'abord, plus une personne raconte sa vie sur ce modèle (une quête, des alliés, une épreuve, une transformation), plus elle a le sentiment que sa vie a du sens. Ensuite, un exercice où l'on réécrit sa propre histoire dans ce cadre renforce ce sentiment. Autrement dit, le cadre donne de la cohérence à ce que l'on vit : les événements trouvent leur place dans une histoire qui se tient. Il ne garantit pas, en revanche, que la reconversion aboutira.

Un autre auteur aide à comprendre ce qui se passe à l'intérieur de soi. Dans son livre Transitions (1980), William Bridges distingue le changement de la transition. Le changement est l'événement extérieur, par exemple une démission ou un premier jour dans un nouveau poste. La transition est le processus intérieur par lequel on s'ajuste à ce changement. Elle passe par une zone neutre : un entre-deux où l'ancien n'est plus et où le nouveau n'est pas encore là.

Étape 1 : l'appel de l'aventure, reconnaître le désir de changement

Tout héros commence par un appel à l'aventure : le sentiment que quelque chose doit changer. Dans une carrière, cet appel prend souvent la forme d'une insatisfaction, d'une curiosité ou de l'envie d'un travail plus intéressant. Il se manifeste parfois de façon discrète : une envie qui revient chaque dimanche soir, une conversation avec quelqu'un qui exerce un autre métier et qui vous trotte ensuite dans la tête, une formation repérée puis refermée.

Questions de réflexion sur votre appel

  • Quels sont les domaines de votre vie ou de votre carrière qui vous semblent stagnants ou insatisfaisants ?
  • Y a-t-il une voie ou un rôle qui vous appelle discrètement, même s'il vous semble risqué ou incertain ?
  • Qu'est-ce qui vous passionne ou éveille votre curiosité ?
  • Depuis combien de temps cette idée revient-elle, et dans quelles circonstances ?

Le refus de l'appel : pourquoi on résiste

Campbell a prévu l'étape suivante : le refus de l'appel. On résiste par peur de l'échec, parce qu'on ne se sent pas à la hauteur, ou parce que l'incertitude inquiète. La psychologie de la décision, qui étudie la façon dont nous faisons nos choix, explique bien cette hésitation. D'une part, nous accordons plus de poids à ce que nous risquons de perdre (un salaire, un statut, une routine connue) qu'à ce que nous pourrions gagner. Les psychologues appellent cela l'aversion à la perte. D'autre part, nous préférons spontanément la situation actuelle à une autre option incertaine, même quand elle nous pèse. C'est le biais de statu quo. Le mot « biais » désigne ici une pente habituelle de notre pensée, qui nous pousse dans une direction sans que nous le remarquions. Ces mécanismes sont détaillés dans Pourquoi résistons-nous au changement ?. Hésiter n'est donc pas le signe que vous n'êtes pas fait(e) pour ce changement.

Appel ou fuite ? Distinguer une vraie envie d'une réaction à la fatigue

Avant de tout quitter, une question mérite d'être posée : suis-je attiré(e) par quelque chose, ou est-ce que je fuis quelque chose ? L'envie de tout changer est parfois le symptôme d'un épuisement, d'un conflit ou d'une surcharge passagère, et non l'appel d'un autre métier. Pour faire la différence, regardez 2 choses. D'abord, une envie de fond persiste quand la fatigue passe, par exemple après des vacances ou un changement d'équipe. Ensuite, elle a un objet, même flou : elle vous tire vers quelque chose (un domaine, un type d'activité, un public). Elle ne se résume donc pas à ce que l'on veut quitter (« n'importe quoi sauf ça »). À l'inverse, il arrive que le mal-être domine : vous dormez mal depuis des mois, ou l'idée même de retourner au travail vous angoisse. Dans ce cas, la priorité est de prendre soin de votre état, si besoin avec un médecin ou un psychologue. Les signes qui distinguent une simple lassitude d'un épuisement installé sont décrits dans Burn-out vs bore-out : comment les identifier. Une reconversion décidée en pleine tempête risque de reproduire ailleurs ce que l'on fuit.

Un sentier de terre quittant un portail de jardin et disparaissant derrière une colline à l'aube

Étape 2 : la route des épreuves, relever les défis et acquérir de nouvelles compétences

Une fois l'appel accepté, le héros affronte des obstacles qui mettent à l'épreuve sa résilience, c'est-à-dire sa capacité à encaisser les coups et à se relever. De même, une reconversion demande souvent de se former, de développer son réseau et de regarder ses peurs en face. On retrouve ici la zone neutre décrite par Bridges. Vous n'êtes plus tout à fait l'ancien professionnel, pas encore le nouveau, et cet entre-deux peut durer des mois. Le doute et la tentation de revenir en arrière y sont normaux. C'est justement pendant cette période que l'on s'ajuste intérieurement au changement : on quitte peu à peu son ancien rôle, sans se sentir encore installé(e) dans le nouveau.

Avancer par petites expériences plutôt que par grand saut

Une idée précieuse vient d'Herminia Ibarra. Cette chercheuse étudie le comportement des personnes au travail et dans les organisations. Elle a suivi des cadres et des professionnels pendant leur reconversion (Working Identity, 2003). Le conseil habituel dit : sachez d'abord ce que vous voulez, puis agissez. Or Ibarra observe que les reconversions qui aboutissent se font dans l'autre sens : on découvre qui l'on peut devenir en essayant. Ses leviers sont concrets. Le premier consiste à tester de nouvelles activités à petite échelle avant de démissionner : une mission bénévole, un cours du soir, un projet mené à côté de son travail, une journée d'observation. Le second consiste à fréquenter de nouveaux cercles. Votre entourage actuel vous connaît dans votre rôle d'aujourd'hui, et il vous renvoie sans cesse l'image de qui vous êtes déjà. Tenir un journal de ces essais, en notant ce que chacun vous apprend, vaut mieux qu'attendre une révélation.

Ces petites expériences ont un second effet, décrit par le psychologue Albert Bandura. Imaginez quelqu'un qui anime un premier atelier bénévole et constate qu'il s'est bien passé : sa confiance en sa capacité à le refaire grandit un peu. Bandura appelle cela le sentiment d'efficacité personnelle : la conviction d'être capable de réussir ce que l'on entreprend. Selon lui, cette conviction se construit surtout en vivant des réussites. Elle se construit aussi en voyant des personnes qui nous ressemblent y arriver. La confiance nécessaire pour changer de voie n'a donc pas besoin d'être complète avant d'agir : elle se construit en grande partie en agissant.

Questions de réflexion sur vos épreuves

  • Quelles sont les compétences ou les connaissances que vous devez acquérir pour votre nouvelle voie ?
  • Quelle expérience à petite échelle pourriez-vous tenter dans le mois qui vient pour vérifier votre attrait ?
  • Qui peut vous servir de mentor ou d'allié pendant cette transition ?
  • Comment gérez-vous actuellement les échecs et quelles leçons pouvez-vous en tirer ?

Les mentors et les alliés jouent ici un rôle précieux. Ils offrent des repères au moment où le doute est le plus fort. Ils sont aussi la preuve vivante que la voie visée est praticable. Une personne qui exerce ce métier et accepte un café pour en parler franchement joue déjà ce rôle de mentor.

Une corde lovée, un bâton de marche et une petite lanterne posés sur une avancée rocheuse

Étape 3 : transformation et retour, intégrer le nouveau moi

À mesure qu'il surmonte les épreuves, le héros finit par franchir un cap : il devient une version transformée de lui-même. Dans une carrière, cela peut vouloir dire avoir trouvé son assurance dans un nouveau rôle, ou avoir réussi à changer de secteur. Ici, revenir ne veut pas dire retourner à son ancien poste. C'est retrouver une vie plus stable, installé(e) dans son nouveau rôle, avec une expérience à partager. Le retour marque donc une évolution personnelle, mais aussi le moment où l'on peut transmettre aux autres ce que l'on a appris.

Ce retour comporte pourtant une difficulté dont on parle peu. Les premiers mois dans le nouveau métier ressemblent rarement au rêve qui a motivé le départ. On redevient débutant après avoir été expert, et l'on gagne parfois moins. Le sentiment de ne pas être légitime, c'est-à-dire de ne pas se sentir vraiment à sa place dans sa nouvelle fonction, est fréquent, même chez des personnes très compétentes. Il est abordé dans Syndrome de l'imposteur : démystifier et surmonter le phénomène. Mieux vaut prévoir cette phase d'ajustement que la vivre comme une preuve d'échec : elle fait partie du voyage.

Questions de réflexion sur votre retour

  • Comment avez-vous grandi ou changé au cours de ce processus ?
  • Quelles sont les compétences ou les perspectives uniques que vous apportez aujourd'hui à votre domaine ?
  • Comment pouvez-vous aider d'autres personnes qui traversent des transitions similaires ?
Un petit cairn de pierres empilées sur une crête, marquant le chemin pour ceux qui suivront

Étude de cas : l'itinéraire de reconversion professionnelle d'Aurélie

Aurélie est un personnage fictif. Cadre dans une entreprise, elle se sentait peu inspirée par sa carrière, mais craignait de quitter la sécurité de son poste. L'appel s'est manifesté au cours d'un projet interne de coaching. Plutôt que de démissionner sur cet élan, elle a suivi une formation en soirée et accompagné bénévolement 2 collègues. Cela lui a permis de vérifier que son attrait résistait à la réalité du métier. Elle a ensuite élargi son réseau et cherché des mentors, puis s'est orientée vers le coaching de cadres à plein temps. Elle s'est enfin engagée à son tour dans le mentorat : elle guide des professionnels qui traversent des doutes semblables.

Les limites de la métaphore

Le voyage du héros est un outil pour réfléchir, pas une obligation d'être un héros. La vie ne suit pas un scénario. Les étapes se chevauchent, on refuse l'appel plusieurs fois, et l'histoire cohérente que l'on raconte se construit souvent après coup, en regardant en arrière. Toutes les reconversions ne sont pas non plus des quêtes choisies. Certaines sont subies, après un licenciement ou un problème de santé ; le cadre sert alors à donner du sens à ce qui s'impose. Enfin, rester est aussi une décision légitime. Un appel entendu, examiné puis décliné en connaissance de cause est un choix, pas un échec. Malgré ces limites, le cadre garde une qualité : il peut resservir à chaque transition, et y revenir de temps à autre aide à situer où l'on en est.

En résumé

  • Le voyage du héros décrit en 3 temps ce que vit souvent une personne en reconversion : le départ, les épreuves, le retour.
  • Résister à l'appel fait partie du schéma : hésiter ne veut pas dire se tromper de voie.
  • Avant de tout quitter, distinguez une vraie envie d'une fuite liée à la fatigue ; en cas d'épuisement, votre état passe avant le projet.
  • Les reconversions qui aboutissent avancent souvent par petites expériences et par de nouvelles rencontres ; la confiance se construit en agissant.
  • Le retour comporte sa propre phase d'ajustement, et rester est aussi un choix légitime.

Et si vous êtes concerné(e) ?

Vous ressentez peut-être cet appel au changement sans savoir par où commencer, ou vous n'arrivez pas à départager envie et fatigue. Je vous accompagne alors dans votre changement ou transition de carrière pour vous aider à clarifier ce qui vous attire, à nommer ce qui vous retient et à construire, pas à pas, des expériences concrètes avant de vous engager. Nous avançons à votre rythme, sans brûler les étapes du parcours. Les questions pratiques, de la durée d'une séance à la confidentialité, trouvent leur réponse dans la FAQ.

Pour aller plus loin, vous pouvez lire La psychologie du regret professionnel, sur ce que l'on regrette le plus à long terme.

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