La psychologie du regret professionnel : avancer sans regarder en arrière
Sommaire
Cet article explique ce qu'est le regret professionnel, d'où il vient et pourquoi certains choix nous reviennent plus que d'autres. Il s'adresse à toute personne qui repense à une opportunité refusée, à un poste gardé trop longtemps ou à une orientation choisie trop tôt. Vous y verrez comment le regret agit sur vos décisions. Vous trouverez aussi une méthode pour savoir s'il vous indique une direction ou s'il tourne en rond, et 5 pistes concrètes pour en faire un élan.
Le regret, une émotion qui pèse sur la carrière
Une opportunité manquée, un mauvais choix d'orientation, un emploi quitté trop tôt (ou trop tard) : le regret professionnel peut s'installer et durer. Il abîme alors la confiance en soi, la capacité à décider et l'envie d'évoluer. Pourtant, comprendre comment il fonctionne permet de le transformer. Ce poids peut devenir un levier de changement. Avancer sans regarder en arrière ne veut pas dire effacer le passé. Cela veut dire cesser de le rejouer, une fois qu'on en a tiré la leçon.
Comprendre le regret professionnel
Le regret mêle 2 choses : une pensée et une émotion. La pensée, c'est le jugement que nous portons sur une décision passée : « ce n'était pas le bon choix ». L'émotion, c'est ce que ce jugement nous fait ressentir.
Qu'est-ce que le regret ? Une émotion qui naît d'une comparaison. D'un côté, ce qui est arrivé. De l'autre, ce qui aurait pu arriver si nous avions décidé autrement. Les psychologues parlent d'émotion « contrefactuelle », c'est-à-dire tournée vers un scénario qui ne s'est pas produit. Le regret se distingue de la déception. La déception porte sur un résultat moins bon qu'espéré, sans que nous en soyons vraiment responsables. Le regret, lui, suppose en général que nous avions le choix.
Au travail, le regret prend quelques formes bien reconnaissables. Il y a d'abord l'opportunité manquée : une offre ou une promotion refusée, dont on comprend plus tard qu'elle était la bonne. Il y a ensuite la stagnation, quand on est resté trop longtemps dans un poste qui ne permettait plus d'avancer. Il y a aussi la tendance à préférer l'option la plus sûre : par peur d'échouer, on renonce à un changement de carrière ambitieux. Les psychologues parlent d'aversion au risque. Il y a enfin les choix d'orientation faits tôt, par exemple des études ou un métier éloignés de ce qui nous intéresse vraiment.
Certaines décisions pèsent plus que d'autres, et la recherche aide à comprendre pourquoi. Le chercheur Marcel Zeelenberg et ses collègues ont montré que le regret est lié au sentiment d'avoir choisi soi-même. Quand un résultat décevant nous est imposé par les circonstances, nous sommes déçus. Quand il découle de notre propre choix, nous le regrettons. Daniel Kahneman et Amos Tversky ont décrit un autre ingrédient : plus l'autre issue est facile à imaginer, plus le regret est vif. Une promotion ratée d'un cheveu fait plus mal qu'un échec net, parce que le scénario où tout se serait bien passé semble à portée de main. Ce « et si... » peut devenir paralysant quand il tourne en boucle.
Le travail occupe une large place dans nos regrets. En 2005, Neal Roese et Amy Summerville ont rassemblé les résultats de plusieurs études sur ce que les gens regrettent. Dans cette synthèse, la formation scolaire ou universitaire et la carrière arrivent en tête des domaines de regret les plus cités. Selon les auteurs, c'est parce que nous regrettons surtout là où nous pensons pouvoir encore changer les choses. Autrement dit, si une possibilité professionnelle vous laisse un regret, c'est souvent qu'au fond, vous n'y avez pas renoncé.
Ce que l'on regrette le plus longtemps : souvent ce que l'on n'a pas fait
Dans les années 1990, à l'université Cornell, Thomas Gilovich et Victoria Medvec ont comparé les regrets récents et les regrets anciens. Leurs études suggèrent qu'à court terme, nous regrettons surtout ce que nous avons fait. À long terme, nous regretterions surtout ce que nous n'avons pas fait. Attention : les recherches menées depuis ne retrouvent pas toutes ce schéma. Cet écart entre le court et le long terme s'explique ainsi. Une action malheureuse a des conséquences connues. Avec le temps, on finit par les réparer ou par se trouver de bonnes raisons de les accepter. Une occasion non saisie, elle, reste ouverte. Notre imagination la remplit avec la meilleure version possible du chemin que nous n'avons pas pris. Le regret de ne pas avoir agi repose donc souvent sur une alternative embellie.
L'impact psychologique du regret sur l'évolution de la carrière
1. Paralysie décisionnelle
Quand on revient sans cesse sur ses erreurs passées, il devient difficile de décider avec confiance. La peur de se tromper une nouvelle fois finit par bloquer tout un parcours.
2. Baisse de la confiance en soi
Un regret qui dure use peu à peu l'estime de soi, c'est-à-dire la valeur que l'on s'accorde. On se met à douter de ses compétences et de ce dont on est capable. Ce sentiment d'échec décourage ensuite de relever de nouveaux défis.
3. Rumination et anxiété
Ressasser ses choix augmente le stress. Cela détourne aussi l'attention des occasions présentes et futures. À force de se répéter des phrases négatives sur soi, on finit par se voir d'une seule façon, comme si ses capacités ne pouvaient plus changer.
Quand le regret devient un problème
Repenser à un choix passé n'est pas malsain en soi. Les psychologues distinguent 2 façons d'y repenser. La réflexion examine une expérience pour en comprendre quelque chose. La rumination repasse les mêmes pensées en boucle, sans rien produire de neuf. Les études observent que la rumination va de pair avec une humeur négative. Quand elle s'installe, elle s'accompagne aussi d'un risque plus élevé d'anxiété et de dépression. Quelques signes montrent qu'on est passé de l'une à l'autre. Les mêmes pensées reviennent chaque jour depuis des mois. Elles surgissent la nuit. Elles ne débouchent jamais sur une action. Elles s'étendent à d'autres domaines de la vie (« de toute façon, je rate tout »). Si vous vous reconnaissez dans ce tableau, parlez-en à votre médecin ou à un psychologue plutôt que d'attendre que cela passe. C'est d'autant plus important si vous perdez le sommeil, l'appétit ou l'intérêt pour ce qui vous plaisait.

Ce regret vous dit-il d'agir ou de tourner la page ?
Un regret mélange souvent 2 éléments. Le premier est une information précieuse sur ce qui compte pour vous. Le second est une erreur de jugement, qu'il faut corriger. La plus courante est la suivante : une fois que l'on connaît la fin de l'histoire, elle nous paraît avoir été prévisible. Nous jugeons alors notre décision d'autrefois avec des informations que nous n'avions pas à ce moment-là. Le psychologue Baruch Fischhoff a décrit ce phénomène en 1975 sous le nom de « biais rétrospectif ». Par exemple, « j'aurais dû savoir que ce poste ne mènerait nulle part » est souvent une phrase construite après coup. Il est utile de reconstituer honnêtement la situation de l'époque, y compris ce qui pesait sur vous. Ensuite, 3 questions permettent de faire le tri :
- Que savais-je vraiment au moment de décider, et qu'est-ce que je n'ai appris qu'ensuite ?
- Qu'est-ce que ce regret me dit de ce qui compte pour moi : autonomie, sens, reconnaissance, apprentissage, sécurité ?
- Existe-t-il aujourd'hui une version accessible de ce que je regrette de ne pas avoir fait ?
Si la réponse à la troisième question est oui, même en partie, le regret vous montre une direction. Il vous reste à décider, avec la personne que vous êtes aujourd'hui, si vous voulez la prendre. Si la réponse est non, le travail est différent. Il consiste à reconnaître la perte, à garder la leçon et à laisser le reste. Quand ce tri est difficile à faire seul(e), un coaching en prise de décision peut aider à y voir clair.
Comment avancer sans regarder en arrière
Le regret n'est pas une fatalité. Voici 5 leviers pour reprendre la main, en commençant par les plus faciles à mettre en pratique.
1. Recadrez le regret comme un outil d'apprentissage
Plutôt que de voir dans le regret le signe d'un échec, considérez-le comme une occasion d'apprendre. Selon les chercheurs qui l'étudient, c'est même son rôle principal : nous aider à retenir nos erreurs pour mieux décider la fois suivante. Encore faut-il en tirer une leçon précise, par exemple : « j'ai accepté ce poste pour le salaire alors que je sentais que l'équipe ne me convenait pas ». Une leçon précise vaut mieux qu'un jugement global sur soi, du type « je décide toujours mal ». Demandez-vous :
- Qu'est-ce que cette expérience m'a appris sur mes critères de choix ?
- Comment utiliser ce que je sais maintenant pour mieux décider demain ?
2. Acceptez qu'il n'existe pas de parcours professionnel parfait
Les carrières suivent rarement une ligne droite, et les détours ouvrent souvent des portes inattendues. L'autre voie aurait eu, elle aussi, ses renoncements.
3. Concentrez-vous sur ce que vous pouvez contrôler
Le regret fixe votre attention sur le passé. Or c'est dans le présent et l'avenir que vous pouvez agir. Repérez ce que vous pouvez entreprendre dès maintenant, par exemple :
- développer vos compétences ou suivre une formation complémentaire ;
- élargir votre réseau et chercher un mentor, une personne plus expérimentée qui vous conseille ;
- explorer des opportunités en accord avec vos objectifs actuels.
Ce déplacement de l'attention rejoint la notion de « locus de contrôle » : le sentiment que ce qui vous arrive dépend surtout de vous, ou surtout de l'extérieur. Cette notion est développée dans l'article Renforcer votre locus de contrôle pour gagner en efficacité au travail.
4. Pratiquez l'autocompassion
Le regret s'accompagne souvent d'un jugement sévère envers soi-même. La psychologue Kristin Neff a décrit une autre attitude, qu'elle appelle l'autocompassion. Elle consiste à se traiter avec la bienveillance que l'on offrirait à un ami dans la même situation. Elle consiste aussi à se rappeler que se tromper fait partie de la vie de tout le monde. Enfin, elle invite à regarder ses émotions sans s'y noyer. Ce n'est pas pour autant de la complaisance, c'est-à-dire fermer les yeux sur ses erreurs. Des études de Jia Wei Zhang et Serena Chen (2016) le montrent : les personnes qui abordent un regret avec autocompassion l'acceptent mieux. Elles disent aussi que ce regret les a davantage aidées à progresser. Vous avez décidé avec ce que vous saviez et ce que vous étiez à ce moment-là.
5. Faites de petits pas vers l'avant
Agir est un bon remède à la rumination, et mieux vaut commencer modestement. Si vous regrettez de ne pas avoir envisagé un changement plus tôt, explorez de nouveaux domaines par des lectures, des rencontres ou un projet parallèle. Si vous regrettez d'être resté(e) dans un poste sans perspective, ouvrez la conversation avec votre responsable ou commencez à postuler ailleurs. Dans les deux cas, le premier geste compte plus que sa taille. Il transforme une occasion restée ouverte en une démarche concrète.

Étude de cas : transformer le regret en renouveau
Voici un exemple composé, c'est-à-dire inspiré de plusieurs situations et non d'une personne réelle. Hélène est en milieu de carrière. Elle regrettait d'avoir refusé, à ses débuts, une opportunité à l'international. Pendant des années, elle est restée centrée sur cette occasion manquée, persuadée qu'elle aurait accéléré sa progression. Un jour, elle a cessé d'y voir une porte fermée. Elle y a reconnu ce qui comptait pour elle : la mobilité. Elle a alors cherché des ouvertures internationales dans son secteur actuel. En développant son réseau et ses compétences, elle a décroché un poste avec des déplacements fréquents. Une envie ancienne s'est enfin réalisée.
En résumé
- Le regret professionnel est une réaction normale. Il est d'autant plus fort que l'on pense avoir eu le choix et que l'autre issue est facile à imaginer. Quand il tourne en boucle, il peut bloquer les décisions et entamer la confiance.
- À long terme, ce sont souvent les occasions non saisies qui pèsent le plus, en partie parce que l'imagination embellit le chemin non pris.
- Séparer ce que l'on savait alors de ce que l'on sait maintenant aide à distinguer le regret qui indique une direction de celui qui tourne en rond.
- Ce qui fait la différence, ce sont l'autocompassion et les petits pas concrets, tournés vers le présent et l'avenir.
Et si vous êtes concerné(e) ?
Si un choix de carrière vous revient sans cesse en tête, je vous accompagne pour faire le tri : ce qui appartient au passé, ce qui reste possible, et par quoi commencer. C'est le cœur de mon accompagnement en changement ou transition de carrière, en cabinet, à domicile ou en visio. Le prix d'une séance et ce que la mutualité peut prendre en charge sont détaillés sur la page tarifs et remboursement.
Pour aller plus loin, vous pouvez lire Le voyage du héros comme cadre de réflexion pour une reconversion et Et si votre résistance au changement vous faisait plus de mal que de bien ?.
Regarder en arrière n'est pas le problème ; c'est y rester qui coûte.